Analyse de la couverture médiatique de l’État islamique

La couverture médiatique de l’État islamique vient renforcer le discours occidental, soit notre construction du monde, en déshumanisant ce groupe terroriste. Les médias couvrent quotidiennement le conflit armé avec l’État islamique. Par conséquent, cette constante couverture se façonne comme une répétition, notamment en rapportant les multiples décapitations d’otages.

Le nombre élevé d’exécutions d’otages par ces terroristes facilite la diffusion dans les médias. Cette routine médiatique finit par normaliser ces actes de violence. Ce processus insidieux de déshumanisation aliène progressivement le public occidental. En perdant ainsi une partie de son humanité, cette organisation armée leur apparaît comme étant immorale. Cela vient légitimer le déploiement de forces armées pour tenter de les vaincre.

L’itération de la violence de l’État islamique qui est rapportée dans les médias contribue à désensibiliser la population à l’égard du groupe djihadiste. À l’instar de l’affaire Luka Rocco Magnotta, lorsque les médias ont prié la population de ne pas aller sur le Web regarder la vidéo du meurtre de l’étudiant chinois Lin Jun. Des gens se sont précipités pour aller voir. Puis, ils rapportaient que la vidéo s’apparentait à un film d’horreur.

De cette façon, les médias se nourrissent des images audiovisuelles sensationnelles de lapidations et de tortures de journalistes, de travailleurs humanitaires et de touristes détenus par l’État islamique. Les persécuteurs se présentent presque toujours par un homme cagoulé et habillé en noir qui retient un otage vêtu d’un habit orangé de prisonnier. Ces habits funèbres sont ensuite remis à la prochaine victime. Telles que des scènes de film se passant dans un désert, cela contribue à faire paraître ces événements comme étant irréels. Ces vidéos de propagande s’apparentent à une campagne publicitaire fallacieuse que les médias auraient reprise en pensant qu’elle était d’intérêt public. Règle générale, les médias traditionnels diffusent une version censurée de ces vidéos de propagande ou des captures d’écran. Toutefois, elles trouvent une seconde vie non censurée en ligne.

L’auditoire occidental se détache graduellement de l’État islamique en raison de ces récurrences médiatiques. Il finit par oublier que les membres de cette organisation armée sont des personnes. Tout cela crée une distanciation parce que le groupement est dépeint comme étant inhumain. Après la mort d’un otage, le président Barack Obama a décrit la situation par l’usage des termes suivants dans un communiqué de presse : « un acte de mal absolu mené par un groupe terroriste que le monde considère à juste titre comme inhumain » et que ces actes : « ne représentent aucune foi, et certainement pas la foi musulmane […] ». De cette manière, les djihadistes perdent une partie de leur identité et les principes et les valeurs normalement attribués aux êtres humains ne peuvent plus convenir à ce groupe d’individus.

Par ailleurs, les discours d’Obama et les communiqués de la Maison-Blanche diabolisent l’État islamique. Ils sont ensuite repris et cités à travers le monde par les médias et les agences de presse. Pourtant, le choix des mots des acteurs de la scène politique abasourdit. À titre d’illustration, Hochiar Zebari, le ministre irakien sortant des Affaires étrangères s’est adressé ainsi à un public occidental : « Nous avons un ennemi commun et le monde entier doit se tourner dans la même direction pour faire cesser cette sauvagerie et cette brutalité. » Tandis que le président Obama a utilisé les termes suivants : « idéologies tordues », « acte diabolique », etc. De l’autre côté, dans une vidéo, un terroriste prévient les nations occidentales de toute association à : « l’alliance diabolique de l’Amérique contre l’État islamique. » De part et d’autre, les ennemis utilisent la même tactique psychosociale de déshumanisation.

En outre, le discours du président américain transpire de connotations chrétiennes et se confronte à celui de ses adversaires djihadistes : « Pourtant nous continuons à faire face à une menace terroriste. Nous ne pouvons pas effacer toute trace du mal de ce monde et de petits groupes de tueurs ont la capacité de faire beaucoup de tort. » Ce sont des catégorisations sociales où des ensembles de gens forment des catégories. Il n’existe plus que deux classes de personnes, c’est-à-dire « nous » contre « eux ». Cela simplifie la tâche de déshumaniser ces étrangers qu’on connaît mal.

En s’adressant à l’assemblée générale, Obama a déclaré : « Il ne peut y avoir aucun raisonnement, aucune négociation avec ce type de mal. » Cette aversion se traduit par une dévaluation des ennemis, qui sont dès lors considérés comme étant moins qu’humains. Les valeurs morales leur sont donc refusées.

Le désengagement moral a entre autres pour conséquences la justification morale et la déshumanisation de ses ennemis à qui le blâme est attribué. La protection du royaume occidental, soit notre conception du monde, prévaut sur les valeurs d’humanité. Dès lors, tout assaut à leur égard devient légitime.

Les membres de la campagne cherchent à vendre cette guerre et à justifier l’intervention de la coalition internationale chapeautée par les États-Unis. Certes, l’État islamique s’attaque à l’impérialisme. La déshumanisation et la démonisation de l’État islamique sont des moyens afin de mieux renforcer l’impérialisme de l’Occident sur l’Orient. Ils se doivent de vendre la guerre en raison d’enjeux financiers. Par ailleurs, on n’est pas en reste. Les hélicoptères de guerre Bell-407 fabriqués au Québec deviennent aussitôt d’intérêt médiatique pour certains quotidiens.

Non seulement déshumanisés, mais aussi « infrahumanisés », car les membres de l’État islamique sont perçus comme étant moins humains que le grand ensemble formé par l’Occident. C’est parce qu’on leur nie la possibilité de ressentir des émotions, qui elles sont humaines. Ces deux grands groupes ennemis sont aveuglés par leur propre ethnocentrisme.

Ce qui plus est, leur nationalisme flagrant survit mal sans la médisance de l’autre parti. L’infrahumanisation, qui est une variation subtile de la déshumanisation, serait plus fréquente chez les ensembles de personnes ayant une forte identification à leur groupe d’appartenance. En effet, la volonté de reconnaître ses propres torts au détriment d’un autre groupe est fréquemment refusée par les regroupements qui exhibent une identification puissante, voire une forte identité nationale. En conséquence, l’infrahumanisation restreint les possibilités de pardonner l’autre parti et de faire la paix.

*Note: cette analyse a été rédigée dans le cadre du cours Perspectives on Contemporary Media du programme Graduate Diploma in Journalism de l’Université Concordia.

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